
Chafik Bahri a 37 ans. Chargé d’affaires et opérationnel chez Sixt, passionné de handball depuis plus de 25 ans, il a épousé le 3 octobre dernier la femme de sa vie et élève avec elle leur fils Éloïm, 4 ans. Derrière ce quotidien qui ressemble à tant d’autres se joue, depuis un an et demi, un combat plus discret : un sarcome rare, qui vient de récidiver. À quelques jours d’entamer une nouvelle chimiothérapie, il a choisi de raconter, sans filtre.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Chafik, j’ai 37 ans. Je suis chargé d’affaires et opérationnel chez Sixt. Le handball occupe une place énorme dans ma vie depuis plus de 25 ans : c’est sur un terrain que j’ai appris à me relever, à compter sur un collectif, à ne jamais lâcher avant la fin du match. Je me suis marié le 3 octobre avec la femme de ma vie. Et avec elle, j’élève notre fils, Éloïm, qui vient tout juste de souffler ses 4 bougies. Voilà qui je suis : un homme comme beaucoup d’autres, avec une famille, un métier, une passion et depuis un an et demi, un combat que je n’avais pas vu venir.
Pourquoi avez-vous décidé de faire cette interview aujourd’hui ?
Parce qu’on n’a qu’une vie. Dit comme ça, ça paraît une évidence, mais on ne le mesure vraiment que lorsqu’on est confronté à sa propre fragilité. Rien ni personne n’est éternel. Par contre, chaque acte, chaque parole, chaque geste qu’on pose a un impact sur les autres parfois bien plus grand qu’on ne l’imagine soi-même. Aujourd’hui, j’ai besoin de me recentrer sur l’essentiel. Et si mon histoire peut aider une seule personne à relativiser, à profiter un peu plus des siens, ou à mieux écouter son corps, alors ça vaut la peine de la raconter.
Pouvez-vous nous parler de vos soucis de santé et de leur évolution ?
Tout commence au printemps 2025, presque par hasard, à l’occasion d’un bilan. On découvre une masse. Les examens s’enchaînent, et à l’été je suis opéré. Les analyses qui suivent demandent plusieurs relectures avant d’aboutir à un diagnostic clair : un sarcome rare. Ensuite, sept semaines de radiothérapie. En mai 2026, le contrôle est clean rien à signaler. Je commence tout juste à respirer. Et puis, cet été, à quelques semaines d’intervalle, deux nouveaux examens tombent : la maladie est de retour.
Je l’apprends en lisant les comptes-rendus moi-même, avant même qu’un médecin ait pu me les expliquer de vive voix noir sur blanc, seul devant mon écran. C’est une sensation très particulière, difficile à décrire : le sol qui se dérobe sous vos pieds, puis qui finit par se stabiliser à nouveau, simplement parce qu’il faut bien continuer à marcher dessus.
Il y a aussi les mots de mon premier chirurgien, après la réception des résultats. Une phrase comme : « Si vous tenez encore 5 ans, ce sera déjà bien ; 10 ans, ce serait presque un miracle. » Ce genre de phrase, on ne la demande pas. Et pourtant, elle s’installe en vous et ne vous quitte plus vraiment. J’ai décidé de ne pas la laisser écrire la suite de mon histoire à ma place.
Pensez-vous que certains sujets, comme la santé, restent tabous aujourd’hui ?
Complètement. On parle facilement de ses vacances, de son travail, de ses projets beaucoup moins de ce qui nous fait peur ou de ce qui nous fragilise. Autour de moi, j’ai vu des gens ne plus savoir quoi dire, changer de sujet, ou au contraire se montrer d’une maladresse touchante en voulant trop bien faire. Je pense qu’on gagnerait tous à en parler plus simplement, sans tabou ni mélodrame. La maladie traverse la vie de bien plus de gens qu’on ne le croit souvent en silence, faute d’espace pour en parler.

Quelle est la suite pour vous ? Un nouveau traitement, un nouveau protocole ?
Oui. Une nouvelle chimiothérapie a débutée le 5 octobre, deux jours seulement après mon mariage. La chambre implantable qui permettra de la recevoir a été posée le 1er octobre. Je ne sais pas précisément ce qu’il y aura après, on avance protocole par protocole, examen par examen, sans trop se projeter. Ce que je sais, c’est que je veux aborder ce traitement avec la même énergie que celle mise sur un terrain de handball pendant 25 ans : se battre pour chaque minute, sans jamais lâcher avant la fin du match.
Vous avez toujours été actif dans le monde du sport. Est-ce important pour vous d’en parler aujourd’hui à cœur ouvert ?
Énormément. Le handball a participé à mon éducation et m’a appris l’esprit d’équipe, et c’est exactement ce qui me porte aujourd’hui. Ma compagne, mon fils, ma famille, des amis qui sont devenus comme des frères au fil des années, des collègues qui prennent de mes nouvelles : pour eux, ce n’est parfois qu’un petit message envoyé entre deux choses. Pour moi, ça représente tellement plus. C’est tout cet entourage qui me permet de tenir debout
Le sport m’a aussi transmis une mauvaise habitude, que j’apprends à corriger aujourd’hui : on nous enseigne à jouer avec la douleur, à la repousser, à ne pas s’écouter pour ne pas décevoir l’équipe ou perdre sa place. Avec le recul, je peux le dire clairement : même quand on est sportif, même quand on croit connaître son corps par cœur, il faut apprendre à vraiment l’écouter, et ne jamais minimiser un signal qui dure.
Un message à faire passer, pour celles et ceux qui nous écoutent, malades ou non ?
Profitez des vôtres. Vraiment. Ne remettez pas à plus tard cet appel, ce message, ce moment avec quelqu’un que vous aimez. Ne restez pas focalisés sur une seule chose négative, au point d’en oublier tout ce qui va bien autour. Et si vous traversez la maladie : battez-vous, informez-vous, n’hésitez jamais à demander un second avis si quelque chose vous semble flou ou présenté comme définitif. Une phrase entendue à un instant donné n’est jamais une sentence définitive.
Une question plus personnelle : pensez-vous qu’il y ait assez de prévention, dans le monde sportif mais aussi plus largement, sur certains sujets ?* Non, clairement pas assez. Dans le monde sportif, on valorise encore trop souvent celui qui joue malgré la douleur, qui ne se plaint pas, qui tient à tout prix. C’est une culture qu’il faut faire évoluer apprendre, aux jeunes comme aux moins jeunes, que s’écouter n’est pas une faiblesse.
Et plus largement, je pense aussi au système de santé lui-même. Je côtoie des médecins et des équipes qui travaillent avec une conscience professionnelle immense, mais dans un système sous tension, avec moins de temps et moins de moyens que ce que chaque situation exigerait. Ça complique tout, pour les patients comme pour les soignants. J’ai une reconnaissance immense pour celles et ceux qui me suivent mais je crois qu’il faut aussi le dire : notre système de santé a besoin qu’on prenne soin de lui, autant qu’il prenne soin de nous.
Le mot de la fin est que cette épreuve m’a appris une chose, c’est que la vie ne se compte pas en années, mais en instants qu’on choisit vraiment de vivre. Elle m’a appris à regarder autrement un repas en famille, un fou rire avec mon fils, un simple « je pense à toi » reçu au bon moment. Elle m’a appris la philosophie pas celle qui nie la peur, mais celle qui refuse de la laisser tout envahir. On peut être inquiet et heureux à la fois. Fragile et debout en même temps.
Je veux dire merci. Merci à ma famille, à ma compagne, à mes amis devenus ma famille, à mes collègues, à tout cet entourage qui, sans toujours le savoir, me porte depuis le premier jour. Chaque message, chaque présence, chaque silence aussi parfois, a compté bien plus que vous ne l’imaginez. Vous êtes mon équipe. Et dans ce match-là, je ne joue pas seul.
Alors maintenant, c’est la guerre. Pas la peur, pas la résignation : la guerre qu’on mène debout, avec rage et avec amour à la fois. Je pars affronter cette maladie avec tout ce que la vie m’a donné de force jusqu’ici mon fils, ma femme, mon entourage, et cette certitude toute neuve que chaque jour gagné est déjà une victoire.
Le match de ma vie, c’est maintenant. Et je compte bien le jouer jusqu’au bout !
Un grand merci à Chafik pour sa sincérité et d’avoir eu le courage de parler d’un sujet si sensible, mais tellement important pour toutes et tous.



